« Sur l’île » d’Élizabeth O’Connor

« Sur l’île » d’Élizabeth O’Connor

 « Sur l’île » d’Elizabeth O’Connor

Coup de cœur d’Aurélie

Une ambiance de bout du monde. Cela pourrait être en terre de feu, ou sur les îles Féroé. Une poignée de personnes vivent presque en autarcie sur une petite île au large du pays de Galles, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale.


Une atmosphère humide, la mer et sa brume, les marées, les courants, les trous d’eau, les pêcheurs, et aussi les oiseaux, les herbes hautes, les troupeaux. Puis, cette baleine échouée sur la plage. Serait-ce un mauvais présage ou l’annonce d’une nouvelle ère ? Et ces deux anglais qui débarquent pour étudier les us et coutumes des gens de l’île.


Manod, fille de pêcheur, est une jeune fille curieuse, vive, pleine de questions sur le vaste mondequ’elle ne connait pas. Manod est fascinée par les deux anglais et les aide dans leurs recherches. Mais le monde n’est peut-être pas ce qu’elle croit. Et l’île et ses habitants ne sont pas réduits au folklore qui apparaît à ceux qui viennent d’autres contrées. Ce récit est tout en ambiances, en gros plans serrés, en non-dits et en vapeur éthérée.


Ça colle à la peau pendant toute la lecture : l’humidité, le sable, le vent, les écailles de poisson, les projections mentales des personnages. Et l’humilité d’être, la vie qu’on a, la vie qu’on croit, la vie dont on rêve. La place des personnages est sans cesse questionnée. Car rencontrer l’autre qui semble si différent, séduisant ou mystérieux, n’est pas si aisé.


Ce récit m’a touchée par sa sensibilité, les sentiments universels dont il parle, les croyances et préjugés qui régentent chacun d’entre nous. Il règne un parfum de Tristes Tropiques, où se mélangent étonnement sincère, méfiance, innocence, vanité et arrogance. Ne jamais prêter de grandeur à l’autre ou au contraire chercher à le réduire, parce qu’il est exotique et qu’on le fantasme à sa manière. Brillant.

 

 

« Marcher dans tes pas » de Léonor de Récondo

« Marcher dans tes pas » de Léonor de Récondo

« Marcher dans tes pas » de Léonor de Récondo

Coup de cœur de Mercedes

Août 1936, par une journée tranquille, une famille au pays basque espagnol. Une femme, une mère dont la vie va basculer brutalement. L’exil, la fuite vers l’inconnu. Une rupture totale pour échapper au Franquisme, à la destruction massive des républicains, aux tueries. Les fugitifs partent les mains nues. Laissant derrière eux leurs biens, leurs souvenirs, leurs papiers, leur identité. Apatrides, enfouissant au plus profond de leur cœur leur patrie perdue.

Léonor de Récondo imagine sa grand-mère, pilier de la famille arrachée à son existence, en fait son fantôme, et crée un lien avec cette inconnue.

Emportée par ses recherches et son imagination, l’auteure mesure le vide qui l’habite par ce manque de racines, décrit le chemin intérieur qui lui est nécessaire pour solliciter la nationalité espagnole permise par la loi espagnole dite « Mémoire démocratique » pour les réfugiés politiques, victimes du Franquisme.

Le récit alterne les époques de 1936 à nos jours. La succession de conflits, la force des luttes sociales, la difficile place des femmes, la cruauté des hommes. Léonor de Récondo chemine peu à peu et, à travers l’histoire de ses aïeux, dénonce les injustices, les tortures, et plus que tout, les régimes totalitaires.

L’écriture efficace, sans concession, sans volonté de vengeance, reste d’une douceur poétique. Elle retrace l’histoire d’un pays à l’échelle humaine, marquant par sa compassion la détresse et la résistance d’un peuple que l’on veut soumettre.

 

 

« L’allègement des vernis » de Paul Saint Bris

« L’allègement des vernis » de Paul Saint Bris

« L’allègement des vernis » de Paul Saint Bris

Coup de cœur d’Aurélie

Un roman original, plein de dérision et de drôlerie, qui a été un très bon moment de lecture.
Aurélien m’a parfois fait penser au personnage d’Aurel le consul de Jean-Christophe Rufin par ses côtés un peu dépassé et maladroit, parfois naïf, plutôt lâche, balloté par les événements dont il perd le contrôle, tout en restant très humain, sensible et plein de bonnes intentions.

Ce livre m’a plu pour de multiples raisons, aussi bien pour sa façon de présenter la peinture et les métiers qui gravitent autour d’elle de façon attrayante que pour sa modernité, son côté burlesque et sa réflexion sur la société actuelle, égocentrée et saturée d’images tout aussi éphémères qu’inconsistantes, qui nourrissent nos vanités humaines jusqu’au ridicule, à une vitesse toujours plus vertigineuse.

L’auteur questionne la place et les valeurs rattachées à la connaissance, à l’expertise, à l’appréciation authentique, et donc à la lenteur. Les personnages sont plutôt caricaturaux, ils montrent des facettes facétieuses et piquantes, pleines de fantaisie, ainsi que des côtés plus sentimentaux et fragiles. J’ai beaucoup aimé ce livre !

 

« Les ombres blanches » de Dominique Fortier

« Les ombres blanches » de Dominique Fortier

« Les ombres blanches » de Dominique Fortier

Coup de cœur d’Aurélie

Un livre fin et délicat à propos de l’œuvre poétique d’Emily Dickinson, dont les textes et le talent ont  été révélés après sa mort, grâce à Lavinia, la sœur d’Emily. 

Emily m’est apparue comme un personnage fascinant, entourée d’un halo mystérieux, presque  mystique. Tout au long du récit, on la découvre par l’intermédiaire de sa sœur Lavinia, de son frère  Austin, de sa belle-sœur Susan, de la maîtresse d’Austin, Mabel, et de la fille de celle-ci, Millicent. Ils semblent à eux tous former une constellation dont Emily serait le centre, astre blanc et lumineux,  à l’image de sa passion pour la blancheur.  

En retrait de la société et entretenant des relations essentiellement épistolaires avec ses proches,  Emily passe les dernières années de sa vie à écrire retranchée dans sa chambre.  

À sa mort, Lavinia découvre l’ampleur et la beauté des écrits de sa sœur, et ne peut se résoudre à  exaucer le vœu d’Emily, qui lui avait demandé de jeter ses poèmes au feu après sa mort.  Accompagnée de Mabel, Susan, Austin et, presque à leur insu, de Millicent, ils vont déchiffrer et  retranscrire l’œuvre d’Emily, à la manière d’archéologues de la poésie, puis publier ses poèmes. 

Emily, personnage en lui-même poétique, que j’ai imaginée mélancolique et sans doute habitée par  je ne sais quels tourments, composant des herbiers enchantés, irradie ombre et lumière à la fois.  Disparue, elle hante les siens de façon entêtante, et il m’a semblé voir, sur l’onde calme et noire où  dorment les étoiles, la blanche Emily flotter comme un grand lys, murmurant sa romance à la brise du soir.

 

 

« Abondance » de Jakob Guanzon

« Abondance » de Jakob Guanzon

« Abondance » de Jakob Guanzon

Coup de cœur d’Aurélie

Ce roman grave, profond et subtil nous entraîne dans une Amérique contemporaine où tentent de survivre ceux que la vie n’a pas épargnés.

Après une enfance marquée par la mort de sa mère et la dureté de son père, Henry s’est fait la promesse de s’en sortir et de réussir, pour offrir à Junior, son fils, le confort et l’enfance qu’il mérite. 

Sa rencontre avec Michelle, sa paternité révélée, le sursaut d’un possible avenir stable, Henry connaît une époque presque faste.

Mais de coups du sort en mauvais choix, les dettes s’accumulent, et la vie d’Henry tombe de Charybde en Scylla.

Henry se retrouve plongé dans la précarité et le désarroi au quotidien : pourra-t-il payer l’essence pour emmener Junior à l’école ? Pourra-t-il lui offrir à dîner ? Pourra-t-il se rendre à cet entretien d’embauche qui pourrait tout changer ?

Les chapitres de ce roman, sous forme de montants en dollars, peuvent être compris comme un budget à tenir, un ticket de caisse, ou encore un solde de tout compte, et matérialisent les mille et un stratagèmes dont doit user Henry pour parvenir au bout de chaque journée. 

La tentation du superflu, dans tout ce qu’il peut avoir de criard et de clinquant, mais tellement réconfortant, vient sans cesse tenter Henri qui n’a de cesse de se persuader d’y résister et d’y succomber à la fois. 

Et on comprend combien il est difficile de se passer du superficiel quand on n’a pas l’essentiel pour refuge.

Parsemé de sursauts de bonheur et d’instants d’espoir, on aimerait voir surgir le coup de chance qui remettrait debout le destin de ces personnages fragiles et attachants. Oscillant entre culpabilité et orgueil, sensation de toute-puissance et désespoir, on espère et on souffre avec Henry. 

On se prend à croire que ça va en être fini de ses tourments, que cette nuit d’anniversaire pour Junior sera un répit, que cet entretien sera décisif et que la vie pourra reprendre un cours plus doux. 

Le passé et le présent s’entremêlent tout au long du roman, dilatant et accélérant tour à tour les instants vécus. Un récit doux-amer, où l’envers du rêve américain est mis en lumière dans ses réalités les plus cruelles.

C’est violent, émouvant, tout en pudeur, jamais larmoyant. Écarlate et cobalt, cobalt et écarlate.